L’espace public à l’heure du numérique

Thèse :

Les mondes numériques tendent à privatiser l’espace public

J’entends ici espace public au sens urbanistique, c’est-à-dire l’ensemble des espaces de passage et de rassemblement à l’usage de tous, soumis à la liberté de circulation, de parole, de manifestation, de commerce… (voir Wikipedia) L’espace public est donc un espace au sein duquel chacun dispose d’un pouvoir sur tous les autres : celui d’imposer sa présence. Certaines lois sont d’ailleurs faites pour limiter la mesure dans laquelle il est possible d’utiliser ce pouvoir sur les autres : lois contre le tapage, contre le harcèlement,…

Dans l’espace public, chacun peut donc s’imposer à l’autre, pour le meilleur : un individu qui vous rattrape pour vous rendre votre écharpe que vous avez laissée tombée, ou pour le “pire” : pensez aux nuisances dans les transports publics : clochard puant, bébé criant, regards insistants… Dans tous les cas l’individu n’a d’autre choix que d’accepter l’interaction qui lui est imposée, quitte à fuir.

Au sein des espaces numériques, il n’existe pas d’espace public. En effet il est toujours possible de refuser l’interaction proposée par un inconnu, la solution radicale étant la déconnexion. Et contrairement à la fuite, dans le cas d’une déconnexion on ne peut être poursuivi… Dès lors les espaces numériques sont plutôt un ensemble d’espaces privés qui se superposent de manière choisie pour interagir.

L’exemple donné par le New York Times (/via InternetActu) de la fille du président de Walt Disney qui communique en voiture avec ses amies par messagerie instantanée pour que son père ne puisse pas les entendre montre de quelle manière à un espace commun (à défaut d’être public) se substituent plusieurs espaces privés par l’utilisation des moyens de communication numérique.

Conséquences de la privatisation de l’espace public

Une première conséquence qui découle directement de l’exemple précédent est le risque d’exclusion qui n’est que la contrepartie d’une liberté de choix. C’est par la loi qu’on impose en France une certaine mixité sociale : la liberté de choix conduit naturellement à des phénomènes de ségrégation. Ce phénomène d’homophilie s’observe aussi sur internet comme le remarque Danah Boyd. Que se passe-t-il lorsque certains se voient exclus de processus qui prenait auparavant place dans l’espace public ?

Ensuite comment ne pas rapprocher l’exemple du dirigeant de Walt Disney  de la complainte à propos de ces “jeunes s’enfermant dans leur bulle” tant entendue avec l’arrivée des walkman fin 80 – début 90. Le walkman, les jeux vidéos, ou les mondes numériques sont, au même titre que la lecture d’ailleurs mais peut-être plus puissamment, une manière de se soustraire à la présence des autres au sein d’un espace public. Serait-ce seulement la perte de ce pouvoir qui aigrit les plus anciens ? Ou peut-être la négation d’une certaine forme de socialisation, forme de socialisation que Claude Lefort voit comme essentielle à la démocratie.

Un autre problème est qu’aussi désagréables que puissent parfois être les espaces publics (les anciens aussi s’en plaignent) ils sont à la fois le résultat et le lieu où se sont conduits les combats pour les libertés. Or une liberté qui n’est pas exercée est une liberté qui meurt.

Alors l’espace public est-il en danger ?

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